| Dossier : La France face à ses prisons : l'humiliation de la République (n°67-68) |
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| Mercredi, 01 Avril 2009 13:33 | ||
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Le législateur face à la loi pénitentiaire : Dedans dehors n°67-68, avril 2009
Dossier
En actes
Lettres ouvertes
Le projet de loi pénitentiaire au Parlement
Adopté début mars au Sénat, le projet de loi pénitentiaire devrait achever son parcours parlementaire en mai à l’Assemblée nationale. Sans engager la révolution culturelle et juridique qui aurait permis d’espérer une évolution en profondeur de la condition pénitentiaire. Ainsi, près de dix ans après ses commissions d’enquête, le Parlement se déjuge en refusant de transformer l’institution carcérale en un service public régi par l’État de droit et satisfaisant à l’exigence d’une approche de la personne détenue reconnue comme sujet de droit. Pire, le législateur se dérobe face à sa responsabilité en entérinant une réforme conçue par et pour l'administration pénitentiaire, qui consacre une différenciation des régimes de détention et des droits des détenus dont l’effet principal est d’élargir son pouvoir discrétionnaire. Ce faisant, il sonne le glas de l’émergence d’une prison républicaine. « Nous avons plusieurs motifs de fierté, pourquoi ne pas le dire ». L’euphorie de l'administration pénitentiaire est manifeste. Ostentatoire même. Au point que son directeur a immédiatement tenu à faire connaître sa satisfaction aux cadres de l’institution1. Il est vrai que les débats sénatoriaux n’ont guère transformé la nature et la teneur du projet de loi adopté en conseil des ministres le 28 juillet 2008, un texte élaboré par ses services. Ni la centaine de modifications acceptée par la Commission des lois du Sénat lors de ses réunions des 17 décembre 2008 et 5 février 2009, ni la quarantaine d’amendements votée pendant les débats, du 3 au 6 mars 2009, n’ont bouleversé l’équilibre global de la réforme promue par le préfet Claude d’Harcourt. Le simulacre de bras de fer entre l'administration pénitentiaire et le sénateur désigné rapporteur du projet de loi, Jean-René Lecerf, est apparu au grand jour dès lors que la réécriture du texte à laquelle il s’est astreint n’a pas suscité l’ire de la Chancellerie. Loin du déluge d’amendements gouvernementaux que n’aurait pas manqué de susciter sa contestation de la lettre et de l’esprit de la réforme, seuls huit avenants ont été déposés sur le bureau du Palais du Luxembourg. Dont la moitié sera finalement retirée au fil de la discussion. On a connu guerre de tranchée législative plus acharnée. Preuve s’il en est que la bataille n’a pas eu lieu. Un comble, pour qui garde en mémoire ce qui devait constituer l’objet social du « grand rendez-vous de la France avec ses prisons » 2 , à savoir l’aptitude de la future loi pénitentiaire à satisfaire à l’exigence d’une approche de la personne détenue enfin reconnue comme sujet de droit dans un univers désormais régi par l’État de droit. Mais aussi, plus pragmatiquement, sa capacité à apporter une solution immédiate et durable à la situation désastreuse des conditions de vie et de travail dans les prisons françaises. Difficile, dès lors, de rester de marbre face à l’auto satisfecit d’un Jean-René Lecerf assénant que les travaux du Sénat ont débouché sur un « texte de rupture »3. De fait, celui-là même qui avait déploré un projet de loi gouvernemental « resté au milieu du gué »4 s’est refusé à endosser la responsabilité qui lui était pourtant dévolue, celle d’incarner un législateur franchissant le Rubicon. Autrement dit, un législateur assumant de jouer pleinement le rôle que lui confère la constitution et définissant tant le droit de la prison que les éventuelles restrictions apportées aux droits des prisonniers. Ce à quoi l’invitaient précisément et explicitement, à presque dix ans d’intervalle, (…) les conclusions de la commission constituée en juillet 1999 autour de l’ancien Premier président de la cour de cassation, Guy Canivet, tout comme l’intervention publique du Conseil d’État en décembre 2008. Robert Badinter avait prédit, à juste raison, que « la fenêtre de réforme » se refermerait très vite au lendemain de la publication conjointe des rapports des commissions d’enquête parlementaire en 2000. Il est à craindre que, sitôt le projet de loi examiné au pas cadencé de l’Assemblée nationale, la porte des prisons claque brutalement. Renvoyant aux calendes grecques la révolution culturelle et juridique qu’imposait l’évolution en profondeur de la condition pénitentiaire. L’incroyable tour de force de l'administration pénitentiaire Des enjeux éludés Or, les améliorations que les sénateurs se sont efforcés d'apporter ne permettent pas, loin s’en faut, de combler les béances d'un texte conçu par, et pour l'administration pénitentiaire ; et pas davantage de remédier aux graves régressions qu'il comporte du point de vue de l’exercice effectif des droits fondamentaux en prison (lire « la commission sénatoriale déçue, mais résignée », p. 45-50). Pourtant, le Parlement ne doit plus se désintéresser du champ pénitentiaire au point de laisser toute liberté à l'administration gestionnaire pour édicter le droit qui la régit. Il lui revient de tirer toutes les conséquences de l’idée développée par la commission Canivet, et qui s’est aujourd'hui imposée, selon laquelle « pour avoir perdu sa liberté d’aller et de venir, la personne détenue n’en conserve pas moins toutes ses autres libertés. L’État de droit, que la hiérarchie des normes assure sur le fondement de la Constitution, conserve le même contenu et la même force dans le milieu carcéral que dans la société libre, sans pouvoir être amoindri ou dissocié. Les droits et garanties du détenu, autres que sa liberté d’aller et de venir, ne peuvent donc recevoir de limitations que de la loi »7. Ainsi, à l’instar de ce que soulignait la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale, « le foisonnement des normes applicables en prison serait acceptable s’il pouvait exister entre elles une véritable hiérarchie. Il s’avère au contraire qu’un nombre très important de contraintes, touchant à des libertés aussi essentielles que le droit à la vie privée ou le droit d’expression, sont régies par des dispositions réglementaires ou par la voie de circulaires. Il en est ainsi par exemple (…) de la mise en œuvre du droit de la défense dans les sanctions disciplinaires. Il est pourtant absolument indispensable de recourir à une loi pénitentiaire pour régir des questions aussi essentielles que celles-ci. Deux raisons à cela : on ne peut imaginer qu’il y ait deux qualités de normes selon qu’il s’agit d’un citoyen libre ou d’un citoyen détenu. La garantie des droits est la même, le détenu n’étant privé que de sa liberté d’aller et de venir. Il ne faut pas non plus laisser l’administration pénitentiaire régir seule de telles atteintes à la liberté ; un débat public s’impose, et c’est dans le débat que peuvent être discutées des limitations. »8. Si l'administration pénitentiaire s'est « plus que toute autre [...] pendant longtemps habituée à produire ses propres normes, et cela avec la permission de la loi en l'état des dispositions de l'article 728 du code de procédure pénale »9, elle est aujourd'hui largement encouragée à poursuivre son actuel mode discrétionnaire d'action, avec l'unique souci de gestion de la détention, ignorant celui des êtres humains qu'elle a la responsabilité de protéger. La suppression de cet article, qui concède au pouvoir exécutif le soin de « détermine[r] l'organisation et le régime intérieur des établissements pénitentiaires » et qui, pour cette raison, est fustigé par nombre d'instances nationales et internationales, devait être l’une des décisions phares de la réforme. Il n’en est rien. Ce qui a pour conséquence directe de laisser le champ libre à une administration pénitentiaire qui ne fait pas mystère du principal objectif de la réforme qu’elle promeut : balayer « une approche égalitaire des détenus, qui restreint la possibilité de créer des catégories, qui interdit de considérer que telle caractéristique prédispose à tel comportement », et qui l’a empêchée « de parvenir à une véritable classification des détenus digne de ce nom »10. Ce faisant, ainsi que le notent des chercheurs, la commande de l'administration au législateur « signe le mode spécifique d’intégration des droits par l’institution, qui est de prévoir d’emblée des possibilités de dérogation, c’est-à-dire de gestion de l’ordre par le maintien d’un pouvoir discrétionnaire »11. C'est tout le principe des régimes différenciés (lire « régimes de droits différenciés », p. 51-55), dont la Chancellerie exige du législateur qu’il le marbre dans la loi, après que l'administration pénitentiaire l’ait expérimenté pendant des années, en dehors de tout cadre légal. À l'exigence constitutionnelle de la reconnaissance de droits égaux, l’institution oppose ainsi classification des détenus et différenciation corrélative des régimes de détention. Eu égard à la rupture qu'elles opèrent par rapport au principe de la prééminence du droit, ces dispositions du projet de loi, qui représentent le bénéfice le plus attendu de la réforme du point de vue de la pénitentiaire, impliquaient que le législateur s’oppose à une telle perspective. D’autant que cette démarche ségrégative s’appuie sur une « période d’observation pluridisciplinaire » comprenant, au lendemain du vote sénatorial, un « bilan de personnalité et de santé » dont l'administration pénitentiaire entend qu’il justifie d’imposer une vision « pragmatique » du secret médical, qui consiste ni plus ni moins qu’à exiger des médecins un partage opérationnel d’informations, au mépris de l’intérêt de leurs patients. Une régression qui signifierait le retour à la médecine pénitentiaire d’avant la réforme initiée en 1994 par Simone Veil (lire « vers la fin du secret médical pour les détenus ? », p. 56-60). Ainsi le projet de loi pénitentiaire, tel qu'adopté par le Sénat (lire « une réforme en mode régressif majeur », p. 36-39), ne s’affranchit pas du dessein poursuivi par l'administration de soustraire, tout à la fois au débat législatif et au débat contentieux devant le juge administratif, ses méthodes d'action et les ingérences opérées dans les droits des détenus. Si bien qu'au lendemain de l'adoption du texte, Claude d’Harcourt pouvait communiquer sa « fierté » à l'ensemble des cadres de l'institution. « Nous avons toujours pensé qu'il nous revenait de savoir ce que nous voulions, qu'il s'agissait de ne pas tout attendre des autres, qu'il fallait nous mettre en route nous-mêmes, produire des résultats, éprouver des solutions, engager des expérimentations, en somme y croire pour que le politique lui-même y croit »12. Un débat parlementaire escamoté Prenant connaissance avec consternation de cette décision gouvernementale, les États généraux de la condition pénitentiaire13 ont estimé cette décision « injustifiable et illégitime ». Injustifiable, car le choix d'une telle procédure apparaît fondamentalement incompatible avec le « grand rendez-vous de la France avec ses prisons » annoncé par la garde des Sceaux depuis l'été 2007 et sans cesse ajourné depuis lors. Illégitime, car comme l'avait souligné la Commission des lois, le texte gouvernemental a suscité une « déception largement partagée » (lire « ce qu'ils en pensent », p.40-44) parmi les acteurs du monde des prisons vis-à-vis d'une réforme « à droit constant », voire « en retrait par rapport au droit en vigueur ». Sachant que « la navette parlementaire est l'une des conditions de l'approfondissement du débat politique et de l'amélioration du travail législatif »14, de nombreuses voix se sont élevées contre cette urgence, relayant l'appel des États Généraux. Mais le gouvernement continue de mépriser les demandes visant à lever cette urgence, formulées par les groupes PS, PC et Vert de l'Assemblée nationale et du Sénat, mais aussi par de nombreux parlementaires de la majorité, parmi lesquels Jean-René Lecerf lui-même, Jean-Luc Warsmann (président de la Commission des lois de l’Assemblée nationale), Bernard Accoyer (président de l’Assemblée nationale) et, de façon plus ambiguë, par Gérard Larcher, le président du Sénat. Aujourd'hui, le gouvernement fait valoir de manière éhontée que les dispositions du nouvel article 45 de la Constitution, qui permet aux Conférences des présidents du Parlement de s'opposer conjointement à une déclaration jugée inopportune, ne sont pas applicables. Aussi choquante soit-elle, cette déclaration d'urgence est hélas parfaitement cohérente avec l'intégralité du processus d'élaboration du texte. Sous couvert d’un « comité d'orientation restreint » (COR) - dont la création n’avait d’autre finalité que de lui permettre de s’affranchir des principes de réforme issus des préconisations convergentes émises depuis dix ans par quantité d’instances -, le gouvernement a de fait donné carte blanche à l'administration pénitentiaire dans l’écriture du projet de loi. Mise en situation d’élaborer sa propre réforme, l’institution n’a pas manqué l’occasion qui lui était offerte. Rien n'est plus mensonger que les propos introductifs de la garde des Sceaux qui, le 3 mars, a osé dire aux sénateurs que « le projet de loi pénitentiaire a été élaboré dans un esprit de concertation ». La quasi-totalité des membres du COR, et pas seulement, parmi eux, les organisations syndicales, ont déploré l’instrumentalisation dont ils faisaient l’objet dans le cadre d’une consultation « alibi », soulignant l’écart entre leurs préconisations et le texte déposé sur le bureau du Sénat. Une telle démarche « marque l’aveu du refus » par le gouvernement « de mener un débat de fond et de changer le regard de la société sur la prison », comme le dénonce le syndicat pénitentiaire de la CGT (UGSP-CGT). Quant à la Commission nationale consultative des droits de l'homme, qui réclame une loi pénitentiaire depuis des années, elle n'a été saisie qu'en juin 2008, une fois le texte bouclé, et aucune trace de ses travaux antérieurs ne se retrouve dans le projet de loi du gouvernement (lire « Avis de la CNCDH : la "consécration des restrictions aux droits" », p.67-70). Les députés face à leur responsabilité Le bilan des débats du Sénat dressé par le rapporteur Lecerf fournit paradoxalement quelques arguments aux députés. Sur des dispositions prévues dans le projet de loi, telle la durée maximale de placement au quartier disciplinaire : « Nous sommes passés de 45 à 30 jours de placement. Notre premier rapport était plus ambitieux, avec 20 jours pour tout le monde. C'est encore beaucoup, nous sommes les derniers de la classe. ». Ou sur des dimensions dramatiquement absentes de la réforme envisagée, telle la prévention du suicide en milieu carcéral : « On n'est pas bon et même parmi les plus mauvais d'Europe. La surveillance effrénée va à l'encontre de l'objectif poursuivi. Le rapport du docteur Albrand confirme que ce n'est pas en faisant des rondes qu'on limite le risque suicidaire. » Ou encore, sur l’un des aspects les moins contestés du projet de loi, quand il prétend s’engager résolument à réduire la détention provisoire, à favoriser les alternatives aux courtes peines d’emprisonnement et à développer l’aménagement des peines de durée moyenne : « On va faire fondre le nombre de personnes en détention provisoire grâce à l'assignation à résidence avec bracelet électronique. Les aménagements de peine seront distribués plus largement ». Très bien. Il ne reste qu’à lever l’une des ambigüités fondamentales d’un texte qui intervient dans une réalité marquée tout à la fois par une augmentation continue des peines d'emprisonnement prononcées, un allongement des durées de détention et par la faiblesse insignes des outils au service de la réinsertion. Dans un tel contexte, c'est la viabilité même des dispositions votées qui est en jeu. La garde des Sceaux a, involontairement sans doute, projeté une lumière crue sur la formidable schizophrénie qui caractérise la politique pénale en France. Une schizophrénie marquée par un nombre incalculable de discours vantant la nécessité des alternatives à l’incarcération et des aménagements de peine, et maintenant par l'augure d'une politique audacieuse en la matière. Qui restera mort-née, sauf à dégager les moyens humains et matériels, tout comme les équipements et les mécanismes de partenariat avec l'extérieur qui manquent, en effet, et depuis toujours. Il importe que les députés expriment haut et clair ce que la loi passe sous silence, et que le budget de la Justice n’a pas prévu. Ce faisant, ils pourront aller plus loin que leurs collègues sénateurs qui, restant fidèles à leur indignation de 2000, ont infligé un sérieux camouflet au gouvernement sur la question de l’encellulement individuel (lire « l’encellulement individuel des prévenus en sursis ? », p. 61-66). Par exemple, en refusant d’acter de l’impossibilité de garantir l’application du droit de tout détenu à disposer d’une cellule individuelle avant cinq ans. Donc en réduisant la période de ce nouveau moratoire. Chacun sait que la définition par le législateur des restrictions admissibles à l'exercice des droits fondamentaux en prison et la fixation de normes de qualité, accessibles, précises et prévisibles, constituent les exigences incontournables de la réforme à initier. Et personne n’ignore que cette réforme du droit qui régit le domaine pénitentiaire, nécessairement pensée et écrite dans le langage des droits de l'homme, se fait d'autant plus pressante que la France a l’ambition de promouvoir leur valeur universelle au plan international. Il convient donc de ne plus retarder la mise en œuvre des points de réforme réclamés à l’unisson par toutes les instances nationales ou internationales de protection des droits de l’homme dans le cadre d’une politique pénale et pénitentiaire réorientée et cohérente. Inutile de tergiverser. Ce sont là les seuls éléments tangibles qui soient susceptibles d’offrir l’espoir d’une amélioration en profondeur et durable des conditions de vie et de travail derrière les barreaux. Une attente légitime de l’ensemble des acteurs du monde carcéral. Qui patientent depuis plus de dix ans. Rien ne serait plus injustifiable que de perpétuer le désastre humain et social que constitue le système carcéral de notre pays. Rien ne serait plus indécent que d’ajouter à l’« humiliation pour la République », jadis dénoncée, la honte d’une démocratie repoussant davantage l’émergence d’une prison républicaine. Stéphanie Djian, Patrick Marest, Hugues de Suremain 1) Éditorial publié dans La lettre des Cadres de l'administration pénitentiaire. n°351, du 9 au 13 mars 2009
également au sommaire du dossier Projet de loi pénitentiaire adopté au Sénat, une réforme en mode régressif majeur C’est au Sénat, là même où une commission d’enquête avait qualifié en 2000 les prisons françaises d’« humiliation pour la République », que s'est tenu le premier épisode, entre les 3 et 6 mars, du débat parlementaire sur le projet de loi pénitentiaire. Il en ressort un texte qui, bien qu’abondamment amendé par les sénateurs, ne traduit pas la volonté du législateur de mettre fin à la situation, inacceptable au regard des exigences de l’Etat de droit et indécente au regard des droits de l’homme, qui caractérise notre système carcéral. Décryptage d’une série de dispositions accumulant demi-mesures, faux-semblants et régressions inadmissibles.
Les acteurs du monde carcéral jugent le réforme : du dépit à l'exaspération On a beau prêter l’oreille, aucune voix ne s’est fait entendre pour exprimer un soutien enthousiaste et sans faille au projet de loi pénitentiaire du gouvernement.1 Un comble. Attendue depuis plus de dix ans par l’ensemble des acteurs du monde des prisons, la réforme proposée ne satisfait finalement personne. Chacun, des surveillants aux travailleurs sociaux en passant par les cadres de direction, des magistrats aux avocats, des intervenants au milieu associatif extérieur, a d’abord fait une variation sur le thème de la déception. Puis de l’exaspération, face à un texte « vide », « manquant d’ambition », voire « inquiétant ». Morceaux choisis… 1 Ces réactions datent d’avant l’examen par le Sénat.
Projet de loi pénitentiaire, la Commission des lois sénatoriale déçue, mais résignée Comme la plupart des observateurs, la Commission des lois, chargée d’examiner le projet de loi pénitentiaire avant sa discussion par la Haute Assemblée, a elle aussi éprouvé une profonde déception en découvrant l’indigence du texte qui leur était présenté. Piégés par leur volonté de voter coûte que coûte cette loi tant attendue et par le souci de ne s’opposer frontalement ni à la Chancellerie ni à l’administration pénitentiaire, ses membres se sont cependant résolus à ne l’amender qu’à la marge. Retour sur le travail de la Commission, réalisé préalablement à l’examen par le Sénat.
Régimes de droits différenciés Le Sénat a accepté sans rechigner de donner une base légale à la différenciation des régimes de détention. Ce dispositif de ségrégation des personnes selon leur « personnalité » et leur « dangerosité » était l'un des points cardinaux de la réforme promue par l'administration pénitentiaire. Applicable aux prévenus comme aux condamnés, ce système fait l’objet de vives critiques tant il se révèle à l’usage un redoutable outil de restriction sélective des droits fondamentaux des détenus. Une régression phénoménale pour la sécurité juridique des personnes privées de liberté, déjà pour le moins déplorable.
Vers la fin du secret médical pour les détenus? La loi pénitentiaire était une chance unique de renforcer les droits du patient détenu et de régler les nombreux blocages et dysfonctionnements persistants malgré la réforme de 1994, qui a retiré la médecine du giron de l’administration pénitentiaire. Bien loin de cet objectif, le gouvernement tente au contraire d’imposer une vision « pragmatique » du secret médical, en exigeant des médecins un partage opérationnel d’informations, au mépris de l’intérêt de leurs patients. Une régression qui signifierait le retour à la médecine pénitentiaire d’un autre siècle.
L'encellulement individuel des prévenus en sursis? Alors que le Parlement appréhende depuis le XIXe siècle le droit à l’encellulement individuel comme un élément essentiel du respect de la dignité de la personne, la Chancellerie estime désormais qu’il « ne doit plus être considéré comme l'objectif à atteindre absolument », car « il n’est en rien démontré que ce mode d’hébergement soit conforme à la demande réelle même des détenus et à leur intérêt ». Elle n’hésite pas, pour en convaincre le plus grand nombre, à avancer des arguments plus fallacieux les uns que les autres. Les sénateurs n’ont pas été dupes. Il reste désormais à savoir si les députés adopteront la même attitude. Le gouvernement, lui, semble bien ne pas avoir dit son dernier mot.
Avis de la CNCDH sur le projet de loi pénitentiaire, la «consécration des restrictions aux droits » Bien que saisie tardivement par le gouvernement, la Commission nationale consultative des droits de l'homme n’a pas manqué l’occasion qui lui était donnée de dénoncer vertement un projet de loi pénitentiaire qui se caractérise par son « manque général d’ambition » et qui « entérine l'approche selon laquelle l'administration pénitentiaire fait prévaloir ses nécessités propres ». Dans un Avis de décembre 2008, elle déplore ainsi la relégation à un niveau purement déclaratif de la volonté affirmée de se doter d'une loi fondamentale sur le service public pénitentiaire.
Explications de votes au Sénat A l'issue des débats des 3 au 6 mars 2009, chacune des formations politiques a été invitée à expliciter son vote. Les groupes PS, PC, Verts et RDSE (Rassemblement démocratique et social européen) se sont abstenus. Seuls les groupes UMP et Union centriste ont voté pour l'adoption du texte final. Verbatim. Pour commander le numéro, cliquez ici
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